Un tardigrade se trouve probablement à moins de dix mètres de chez vous. Dans la mousse d’un muret, sur le lichen d’un tronc, dans la gouttière d’un abri de jardin. Ce « petit ours d’eau » de 0,1 à 1,2 mm vit sur tous les continents, de l’Antarctique aux sommets de l’Himalaya, et personne n’a besoin d’expédition ni de matériel de laboratoire pour le croiser. Il faut une pincée de mousse, un peu d’eau, de la patience et un instrument grossissant.
Où se cachent les tardigrades, concrètement
Les tardigrades sont des animaux aquatiques. Même ceux qu’on récolte sur un mur sec vivent dans le film d’eau qui enrobe les feuilles de mousse après la pluie. C’est la clé de toute recherche : on ne cherche pas un animal terrestre, on cherche un animal aquatique qui profite d’un micro-habitat humide, souvent éphémère.
Les mousses et les lichens arrivent loin devant tous les autres milieux. Les coussinets de mousse sur les murs en pierre, les toits de tuiles, les trottoirs, les troncs d’arbres, les rochers de sous-bois : tous peuvent en abriter. Les mousses qui forment des touffes serrées, comme celles des genres Bryum ou Grimmia (les petits coussins grisâtres ou verts sur le béton et la pierre), retiennent mieux l’eau et offrent davantage d’interstices. Les lichens en plaques (jaunes, gris, orangés) sur les écorces fonctionnent aussi, avec des densités souvent plus faibles.
Le reste du paysage n’est pas en reste. La litière de feuilles en forêt, les sédiments d’eau douce, les sables marins, les mares et même les fonds océaniques profonds ont livré des espèces. Le groupe compte plus de 1 300 espèces décrites, selon la liste de référence tenue par les spécialistes Degma, Bertolani et Guidetti, et ce chiffre continue d’augmenter à chaque campagne d’échantillonnage. Une partie de ces espèces vit exclusivement en mer, une autre en eau douce, une autre dans les mousses terrestres.
Quant à la densité, elle varie énormément. Une touffe peut n’héberger aucun individu, une autre quelques-uns, une troisième des dizaines. Les études d’écologie montrent que l’humidité, l’exposition, la pollution atmosphérique et l’espèce de mousse jouent chacune sur les effectifs. Rien ne remplace l’essai : prélevez plusieurs échantillons de plusieurs endroits, c’est ce que font les chercheurs pour augmenter leurs chances.
Cette discrétion explique en partie qu’on les ait découverts tard : le pasteur allemand Johann August Ephraim Goeze les décrit en 1773 sous le nom de Kleiner Wasserbär, puis l’Italien Lazzaro Spallanzani les baptise Tardigrada (« qui marche lentement ») en 1776. Deux siècles et demi plus tard, la méthode de récolte n’a quasiment pas changé.
Récolter un échantillon sans abîmer le milieu
Le prélèvement est la partie la plus simple, et celle où l’on commet le plus de maladresses. Un morceau de mousse de la taille d’un pouce, soit quelques grammes, suffit amplement. Inutile d’arracher un tapis entier : cela détruit un habitat qui met des années à se reconstituer, et cela ne multiplie pas vos chances.
Le meilleur moment ? Après une période sèche. Les tardigrades de mousse y sont souvent en état de cryptobiose, une forme de vie suspendue dans laquelle l’animal se contracte en « tonnelet » déshydraté, appelé tun. Le phénomène est détaillé dans notre dossier sur le tardigrade cryptobiose. Cet état facilite la collecte : la mousse sèche se conserve, se transporte et se range dans une simple enveloppe en papier, sans que les animaux souffrent. Évitez le sac plastique fermé, qui provoque moisissures et condensation.
Notez ensuite le lieu, la date et le support (mur, tronc, sol). Ces trois lignes semblent superflues le jour J, mais elles deviennent précieuses quand vous comparez cinq échantillons une semaine plus tard. Côté réglementation, rappelons que le prélèvement est encadré dans les réserves naturelles et les cœurs de parcs nationaux. Un muret de village ou un toit de garage ne posent aucun problème, un site protégé demande une autorisation.
Pour la réhydratation, l’eau du robinet chlorée est à éviter, car le chlore peut tuer ou affaiblir les animaux. Préférez de l’eau de pluie recueillie proprement, de l’eau de source ou une eau minérale faiblement minéralisée. Posez la mousse dans une boîte de Petri, un verre transparent ou une petite coupelle, couvrez-la d’eau et patientez entre 3 et 24 heures. Les tardigrades en tun se réhydratent en quelques heures et reprennent leurs mouvements. Ce délai est un point que les amateurs sous-estiment : un examen au bout de vingt minutes se solde presque toujours par un constat d’échec, alors que l’échantillon n’a pas eu le temps de « se réveiller ».
Les observer : de la loupe binoculaire au microscope
Première étape : le tri à faible grossissement
Après l’immersion, pressez doucement la mousse au-dessus d’une boîte de Petri pour en extraire l’eau chargée de particules. Retirez la mousse, puis examinez le liquide sous une loupe binoculaire (stéréomicroscope), avec un grossissement de 20 à 40 fois. Un fond sombre et un éclairage latéral rendent les animaux translucides plus visibles que sur fond clair.
Que chercher ? Un petit être trapu, souvent blanchâtre, grisâtre ou légèrement coloré par son contenu intestinal, qui avance par saccades lentes sur huit pattes munies de griffes. Les rotifères, les nématodes et les petits acariens sont nombreux dans le même échantillon et peuvent créer la confusion. Les nématodes ondulent comme des vers, les rotifères tournoient avec leur couronne ciliée, alors que le tardigrade s’agrippe et marche. Le mouvement est le meilleur critère de tri.
Balayez la boîte lentement, par quadrants, sans jamais la secouer. Si vous trouvez une dépouille vide (la cuticule abandonnée à la mue) ou un œuf à surface ornée de reliefs, vous êtes sur la bonne piste : les œufs de certaines espèces sont déposés dans l’exuvie, et leur ornementation sert aux spécialistes à identifier l’espèce.
Seconde étape : la lame et le grossissement fort
Une fois un individu repéré, aspirez-le avec une pipette fine ou un capillaire étiré, en prélevant une goutte minimale. Déposez-la sur une lame, puis couvrez d’une lamelle en prenant garde de ne pas écraser l’animal : de petits « pieds » en pâte à modeler ou un fragment de cheveu aux quatre coins ménagent un espace. Un grossissement de 100 à 400 fois, sous microscope optique, révèle les griffes, le bulbe pharyngien et parfois les tâches oculaires. Les repères de dimension, avec les ordres de grandeur et la méthode de mesure, figurent dans notre article sur la taille et observation au microscope.
Dès que la lamelle est posée, la goutte s’évapore : comptez quelques minutes avant que l’animal ne se retrouve à sec ou coincé. Travaillez vite, ou ajoutez une goutte d’eau sur le bord de la lamelle pour compenser. Un adaptateur de smartphone sur l’oculaire suffit à filmer ou photographier, et les vidéos de quelques secondes montrent bien mieux la démarche que n’importe quelle photo fixe.
Ce que vous verrez, et les erreurs qui font tout rater
Le premier réflexe, face à un tardigrade en mouvement, est souvent la surprise devant sa lenteur et sa maladresse apparente. Il se hisse sur les débris à coups de pattes, tâtonne, s’accroche, repart. La plupart des espèces mesurent entre 0,2 et 0,5 mm, le seuil de visibilité à l’œil nu étant autour de 0,1 mm pour un bon observateur. un grand spécimen peut apparaître comme un grain de poussière qui bouge, ce qui est une bonne raison de ne pas se priver de la loupe.
Les ratés sont d’ordinaire les mêmes. Une mousse trop fraîche, saturée d’eau, produit moins d’individus visibles qu’une mousse séchée puis réhydratée, car l’eau diluée disperse les animaux. Une eau du robinet chlorée peut faire disparaître des individus qui étaient bien là. Une lumière trop chaude (lampe halogène posée trop près) surchauffe la goutte en quelques minutes. Et la plus fréquente : renoncer trop tôt. Les chercheurs eux-mêmes n’extraient parfois qu’un ou deux tardigrades d’un échantillon avant de passer au suivant.
Pour aller plus loin, l’espèce de laboratoire la plus étudiée, Hypsibius exemplaris, est élevée dans le monde entier et vendue par certains fournisseurs scientifiques, ce qui évite la chasse en nature. Ce n’est pas pareil que d’en trouver un soi-même dans la mousse du jardin, mais la qualité d’observation est meilleure pour un premier contact. Les mécanismes biologiques qui expliquent les performances de ces animaux sont exposés dans notre dossier sur la cryptobiose et survie extrême, et la place du tardigrade parmi les champions du vivant est discutée dans notre panorama des records, au chapitre animal record trait physique le plus etonnant.
Passez à l’action ce week-end : prélevez trois pincées de mousse sur trois supports différents, laissez-les sécher dans des enveloppes étiquetées, puis réhydratez-les une nuit avant d’examiner la boîte de Petri. Ces enveloppes ont un avantage méconnu : en 2016, des chercheurs japonais ont réanimé un tardigrade issu d’un échantillon de mousse antarctique congelé depuis plus de 30 ans, qui a ensuite pondu des œufs viables. Votre collection de mousses séchées reste donc exploitable bien après la première tentative, si l’essai du jour est décevant.

