Dix morts. C’est le bilan mondial des morsures de requin non provoquées en 2023, selon l’International Shark Attack File (ISAF) de l’Université de Floride, soit une année au-dessus de la moyenne. En 2024, le compteur est retombé à quatre. Pour l’ensemble de la faune marine, le total direct reste modeste : quelques dizaines de décès par an attribuables aux dents, aux piquants et aux venins, loin des centaines de milliers de victimes des moustiques. Le classement complet se trouve dans notre dossier sur les animaux qui tuent le plus d’humains.
Ce faible total cache pourtant des écarts énormes entre espèces, entre régions et entre méthodes de comptage. Un requin médiatisé pèse plus dans l’imaginaire qu’une méduse de la taille d’une pièce de monnaie, alors que la seconde tue sans doute davantage.
Requins : une peur sans commune mesure avec les chiffres
L’ISAF recense depuis les années 1950 les rencontres entre requins et humains. Pour 2023, le fichier comptabilise 69 morsures non provoquées dans le monde, dont 10 mortelles. En 2024, le chiffre tombe à 47 morsures et 4 décès. Sur une décennie, la moyenne tourne autour de cinq à six morts par an, pour des centaines de millions de baignades, de sessions de surf et de plongées.
Trois espèces concentrent l’essentiel des accidents graves : le grand requin blanc, le requin-tigre et le requin bouledogue. Le bouledogue pose un problème particulier, car il remonte les estuaires et chasse dans une eau trouble où il distingue mal une proie d’un baigneur. La Réunion en a fait l’expérience : entre 2011 et 2019, l’île a enregistré une vingtaine d’attaques, dont environ la moitié mortelles, ce qui a conduit à des interdictions de baignade et à des dispositifs de surveillance renforcés.
Le rapport de force réel penche pourtant de l’autre côté. Une estimation publiée en 2013 dans la revue Marine Policy évalue à environ 100 millions le nombre de requins tués chaque année par la pêche, la fourchette allant de 63 à 273 millions selon les hypothèses. Pour un baigneur américain, l’ISAF estime le risque de mourir d’une morsure à environ 1 sur 3,7 millions sur toute une vie, contre 1 sur plusieurs milliers pour la noyade.
Venins et piquants : la dangerosité qui passe sous les radars
Les espèces les plus meurtrières de l’océan n’ont presque jamais de dents. Elles injectent, piquent ou s’ingèrent. Notre guide sur les animaux venimeux détaille ces mécanismes, mais le milieu marin a ses spécialistes.
La méduse-boîte, championne discrète
Chironex fleckeri, la cuboméduse du nord de l’Australie et de l’Indo-Pacifique, possède des tentacules couverts de millions de cellules urticantes. Une piqûre massive peut provoquer un arrêt cardiaque en quelques minutes. L’Australie a documenté environ 80 décès depuis la fin du XIXe siècle, un chiffre faible qui s’explique par les filets anti-méduses, les combinaisons intégrales et le vinaigre disponible sur les plages. Dans des pays où la surveillance est moindre, comme les Philippines, des estimations anciennes évoquent plusieurs dizaines de morts par an, sans registre fiable pour les confirmer. Les Irukandji, minuscules cousines de la méduse-boîte, déclenchent quant à elles un syndrome qui envoie des centaines de personnes à l’hôpital sur les côtes australiennes.
Cônes, poulpes à anneaux bleus et poissons-pierres
Le cône géographique, un coquillage au joli motif, projette une harpon-dent chargé de conotoxines. Quelques dizaines de cas mortels sont documentés depuis un siècle, sans antidote spécifique. Le poulpe à anneaux bleus, grand comme une balle de golf, porte de la tétrodotoxine dans sa salive, la même molécule que le fugu. Le poisson-pierre, lui, se confond avec un caillou et plante ses épines dorsales dans le pied de ceux qui marchent dessus. Ses piqûres sont atrocement douloureuses, rarement fatales si la prise en charge est rapide.
Même la raie pastenague, réputée placide, peut tuer : l’Australien Steve Irwin est mort en 2006 après qu’un dard lui a transpercé le thorax. Un cas rarissime, mais qui montre que la dangerosité tient souvent à l’endroit de la blessure plus qu’à l’agressivité de l’animal.
Lire les statistiques sans se tromper
Chiffrer la dangerosité de la faune marine suppose de savoir qui compte, quoi et comment. Les requins disposent de bases solides : l’ISAF à l’échelle mondiale, l’Australian Shark Incident Database côté australien. Ces fichiers distinguent les morsures provoquées (un pêcheur qui manipule un requin, un plongeur qui le nourrit) des morsures non provoquées, et ne retiennent que les secondes pour leur bilan annuel. Un autre filtre s’applique : lorsque la victime s’est noyée avant d’être mordue, le cas est difficile à classer.
Pour les venins, la situation est bien moins claire. Il n’existe pas de registre mondial des piqûres de méduses ou de cônes. Les données viennent des centres antipoison, des hôpitaux côtiers et de rares enquêtes de terrain. Dans une grande partie de l’Asie du Sud-Est et de l’océan Indien, des décès attribués à la noyade ou à un malaise cardiaque pourraient en réalité résulter d’une piqûre non identifiée. Les chiffres annoncés sont donc des planchers, rarement des plafonds.
L’Organisation mondiale de la santé fournit pour sa part des données fiables sur la noyade, mais sans ventilation par espèce animale. Pour croiser les sources, la méthode la plus sûre consiste à regarder trois choses : la période couverte, la définition de l’incident et le pays de collecte. Un chiffre isolé, sans ces trois éléments, ne dit presque rien.
Les vrais risques d’une journée à la mer
La noyade tue plus de 300 000 personnes par an dans le monde selon l’OMS, tous plans d’eau confondus. En mer, les courants de baïne et les courants d’arrachement sont les principaux responsables : ils entraînent des nageurs vers le large sans qu’aucun animal n’intervienne. En France, la majorité des secours de plage concerne ces courants, bien avant les piqûres de vives ou les rencontres avec la faune.
Autre danger, plus discret : la ciguatera. Cette intoxication provient de poissons de récif (barracudas, mérous, loches) qui ont accumulé la toxine d’une micro-algue. On estime entre 10 000 et 50 000 le nombre de cas annuels dans le monde, avec des foyers dans le Pacifique, les Caraïbes et l’océan Indien. Les symptômes digestifs et neurologiques, notamment l’inversion de la sensation chaud-froid, peuvent durer des semaines. Aucun test ne permet de repérer un poisson contaminé, ni la cuisson ni la congélation ne détruisent la toxine.
La faune marine reste aussi un terrain de records qui fascine : la baleine bleue dépasse 30 mètres, le requin du Groenland vit probablement plus de deux siècles (une étude de 2016 publiée dans Science avance un âge minimal de 272 ans pour le plus vieux spécimen examiné). Pour explorer ces extrêmes, notre dossier sur l’animal record trait physique le plus etonnant en donne la méthode de mesure. Et pour replacer l’océan dans la hiérarchie globale, la question de quel est l’animal qui tue le plus d’êtres humains sur terre ? trouve sa réponse bien loin des plages.
Avant la prochaine baignade, trois gestes suffisent : repérer les drapeaux et les zones surveillées, demander aux sauveteurs quelles espèces fréquentent la plage, et composer le 196 (CROSS) en cas de détresse en mer. Sur la plage, mieux vaut ne jamais toucher une méduse échouée, car ses cellules urticantes restent actives plusieurs jours après sa mort.

