Le pingouin vole, le manchot non. Le premier appartient à la famille des alcidés et vit dans l’hémisphère nord. Le second relève des sphénisciformes (le manchot empereur en est l’ambassadeur) et reste confiné à l’hémisphère sud. Deux groupes d’oiseaux sans parenté proche, séparés par plus de 20 000 kilomètres de mer, soit la moitié du tour de la Terre. Le héros de dessin animé en smoking que tout le monde appelle « pingouin » est donc, dans 99 % des cas, un manchot.
Pourquoi le mot « pingouin » s’est perdu en route
Le mot pingouin apparaît en français au XVIᵉ siècle, et il désigne alors un oiseau bien précis : le grand pingouin, gros oiseau marin noir et blanc des côtes de l’Atlantique nord. Son étymologie reste débattue. Une piste mène au latin pinguis, « gras », en référence à l’épaisse couche de graisse de l’animal. Une autre renvoie au gallois pen gwyn, « tête blanche », à cause des taches claires du grand pingouin devant les yeux. Aucune des deux n’a été tranchée par les linguistes.
Le glissement de sens vient des marins. En doublant l’hémisphère sud, les navigateurs européens découvrent des oiseaux noirs et blancs, debout, incapables de voler, et les rebaptisent penguins par analogie avec ceux qu’ils connaissaient au pays. L’anglais a gardé ce mot pour les oiseaux du Sud, alors que le grand pingouin, lui, s’appelle great auk. Le français a pris une autre voie : au XVIIIᵉ siècle, les naturalistes ont forgé « manchot », en référence à des ailes réduites à des moignons, comme un bras amputé. Le mot pingouin est resté aux oiseaux du Nord.
En théorie, tout était réglé. En pratique, la culture populaire a tout remélangé. La série d’animation Pingu met en scène un manchot, le film Happy Feet une troupe de manchots empereurs, et les rayons de décorations de Noël alignent des « pingouins » à côté du Père Noël. Les traductions depuis l’anglais font le reste : penguin devient « pingouin » par réflexe, sans que personne ne vérifie.
Le Père Noël, justement. Son atelier se situe au pôle Nord, c’est-à-dire en Arctique, un océan gelé entouré de terres. Les manchots, eux, n’y ont jamais mis une patte. Les fossiles les plus anciens, vieux d’environ 60 millions d’années, ont été trouvés en Nouvelle-Zélande, en Amérique du Sud et en Antarctique, jamais plus au nord que l’équateur. Les eaux tropicales, trop chaudes pour leurs proies et leur métabolisme, ont fait barrière. Une seule espèce, le manchot des Galápagos, vit sur l’équateur, et une poignée d’individus fréquente même le nord de l’île Isabela, à peine côté nord, grâce aux courants froids de l’océan. Dans l’Arctique, la place du plongeur nageur a été prise par les alcidés. Deux solutions d’évolution pour un même mode de vie.
Fiches d’identité : le pingouin d’un côté, le manchot de l’autre
Le pingouin et la famille des alcidés
Les alcidés réunissent une vingtaine d’espèces d’oiseaux marins de l’hémisphère nord : guillemots, macareux, mergules, starique, et le petit pingouin (Alca torda), le seul à porter strictement ce nom aujourd’hui. Ils appartiennent à l’ordre des charadriiformes, celui des mouettes et des goélands. Leurs cousins les plus proches sont donc les oiseaux qu’on croise sur les plages, ceux de la page Mouette ou goéland, pas les manchots. Ils mesurent de 20 à 45 cm et pèsent de 150 g à environ 1 kg. Tous volent, à grands battements d’ailes courtes : le macareux peut atteindre 400 battements par minute.
Reste le grand pingouin (Pinguinus impennis), la vraie exception. Haut d’environ 80 cm pour quelque 5 kg, incapable de voler, il ressemblait à un manchot par convergence évolutive, sans lien de parenté étroit. Chassé pour sa viande, ses plumes et son huile, il a été exterminé : les deux derniers individus connus ont été tués sur l’île d’Eldey, au large de l’Islande, début juin 1844. L’UICN le classe comme espèce éteinte. C’est lui qui a donné son nom à toute l’affaire, et c’est sa disparition qui a laissé le mot « pingouin » flotter sans véritable référent.
En France, on en observe bel et bien. Le petit pingouin, le guillemot de Troïl et le macareux moine nichent en petit nombre sur l’archipel des Sept-Îles, en Bretagne, et fréquentent en hiver les côtes de la Manche et de l’Atlantique. Le macareux moine, dont la population bretonne a fortement décliné au XXᵉ siècle, est aujourd’hui classé vulnérable à l’échelle mondiale.
Le manchot et la famille des sphénisciformes
Les sphénisciformes comptent 17 à 18 espèces selon les classifications, toutes dans l’hémisphère sud. Pas seulement en Antarctique : on en trouve sur les côtes d’Afrique du Sud, du Chili et du Pérou, en Australie, en Nouvelle-Zélande, sur les îles subantarctiques et jusqu’aux Galápagos. Leurs ailes sont devenues des nageoires rigides, leurs os sont denses et leurs plumes forment un manteau serré et imperméable. Le vol a été sacrifié au profit de la nage.
Le manchot empereur est le plus grand : jusqu’à 1,15 m et 40 kg pour les plus lourds, et des plongées qui dépassent 500 m de profondeur. Le manchot royal, plus fin, atteint 90 cm environ ; la France abrite l’une des plus grandes colonies au monde sur les îles Crozet et Kerguelen, dans les Terres australes. Le manchot Adélie, 70 cm, doit son nom à la terre baptisée par Dumont d’Urville en l’honneur de sa femme. Le manchot papou, reconnaissable à sa tache blanche sur la tête, est le nageur le plus rapide du groupe, avec des pointes autour de 36 km/h. À l’autre bout de l’échelle, le manchot pygmée dépasse à peine 30 cm pour 1 kg.
Tableau comparatif et critères pour trancher
| Critère | Pingouin (alcidés) | Manchot (sphénisciformes) |
|---|---|---|
| Famille scientifique | Alcidae (ordre des charadriiformes) | Spheniscidae (ordre des sphénisciformes) |
| Vol | Oui (sauf le grand pingouin, éteint) | Non, jamais |
| Hémisphère | Nord (Atlantique nord, Arctique, Pacifique nord) | Sud (Antarctique, îles subantarctiques, côtes australes) |
| Taille | 20 à 45 cm | 33 cm à 1,15 m |
| Espèces représentatives | Petit pingouin, guillemot, macareux moine | Empereur, royal, Adélie, papou |
| Nombre d’espèces vivantes | Environ 25 | 17 à 18 |
Le vol reste le critère le plus fiable. Un oiseau marin noir et blanc qui décolle de l’eau ou file au ras des vagues est un alcidé. Un oiseau qui avance sur la glace en se dandinant, ailes collées au corps, est un manchot. Aucune exception côté manchots, et une seule côté pingouins, éteinte depuis 1844.
La géographie tranche aussi, et souvent plus vite qu’une photo. Une scène au Groenland, en Islande ou sur la côte bretonne ? Des alcidés. Une scène dans les îles Falkland, en Patagonie ou en Terre Adélie ? Des manchots. Les deux groupes ne se croisent nulle part sur Terre, ce qui rend le test infaillible quand on connaît le lieu.
La silhouette donne un troisième indice. Le manchot se tient debout, très droit, avec un corps en torpille et des ailes devenues nageoires plates. Le pingouin garde un port plus incliné, un bec parfois spectaculaire (celui du macareux est un festival de rouge, de jaune et de bleu) et des ailes fonctionnelles, repliées sur le dos au repos.
Sous l’eau, tous deux « volent » avec leurs ailes, mais pas à la même échelle. Les guillemots descendent à plus de 100 m, ce qui est déjà remarquable pour un oiseau capable aussi de traverser l’Atlantique. Le manchot empereur, lui, enchaîne les plongées de plus de 20 minutes, au-delà de 500 m. Enfin, la taille : si l’oiseau dépasse 50 cm, ce n’est pas un pingouin actuel.
Quelques pièges reviennent sans cesse. Parler de « pingouin empereur » mélange les deux familles, cela n’existe pas. Croire que tous les manchots vivent sur la banquise est faux : ceux du Cap fréquentent les plages tièdes près du Cap, en Afrique du Sud. Penser que le grand pingouin était un manchot est tout aussi faux, c’est un alcidé qui a perdu le vol, et toute la ressemblance vient de l’évolution convergente, pas de la parenté. Dernier piège : confondre Arctique et Antarctique, deux régions que séparent un océan et une moitié de planète. Pour les confusions plus visuelles, la corbeau corneille différence en est un bon exemple, et la page Corbeau ou corneille le détaille.
Questions fréquentes
Le pingouin peut-il voler ? Oui, tous les pingouins actuels volent, comme les macareux et les guillemots. Le grand pingouin, éteint en 1844, en était incapable.
Pourquoi dit-on pingouin au lieu de manchot ? À cause de l’anglais penguin, qui désigne le manchot, et de la culture populaire (dessins animés, jouets, publicités) qui a importé le mot tel quel.
Quelle est la différence entre un manchot empereur et un pingouin ? Le manchot empereur vit dans l’hémisphère sud, mesure jusqu’à 1,15 m et ne vole pas. Un pingouin vit dans l’hémisphère nord, mesure moins de 50 cm et vole.
Y a-t-il des pingouins en France ? Oui, en Bretagne, avec des colonies de macareux moines, de guillemots de Troïl et de petits pingouins aux Sept-Îles. Des manchots royaux vivent aussi dans les Terres australes françaises, mais à des milliers de kilomètres de la métropole.
Le pingouin vit-il au pôle Nord ou au pôle Sud ? Au nord, dans l’Arctique et l’Atlantique nord, pas au pôle Sud, qui appartient aux manchots.
Quel est le plus grand des manchots ? L’empereur, qui peut dépasser 1,10 m. Il est classé « quasi menacé » par l’UICN.
Le grand pingouin existe-t-il encore ? Non. Les derniers individus ont été tués en 1844 sur l’île d’Eldey, en Islande.
Pour vérifier tout cela sur le terrain, rendez-vous à Perros-Guirec : de début avril à mi-juillet, des sorties en mer vers les Sept-Îles permettent d’observer macareux moines, guillemots et petits pingouins nicheurs, les vrais, ceux qui volent. Et pour s’entraîner sur d’autres confusions, la page animaux qu’on confond propose 37 paires à départager.

