Une grimace, c’est une expression faciale involontaire traduisant le plus souvent du dégoût ou de la surprise. Chez l’humain, en tout cas. Chez le chat, cette bouche entrouverte, parfois accompagnée d’une lèvre légèrement retroussée, prête souvent à sourire aux propriétaires persuadés que leur matou vient de sentir quelque chose d’infect. Chaussettes mal lavées, chaussures de sport, plante inconnue : la scène se répète dans des milliers de foyers français. Pourtant, cette mimique n’a rien à voir avec une quelconque répulsion. Elle cache un mécanisme sensoriel bien plus sophistiqué que le simple fait de renifler.
- La bouche entrouverte du chat après avoir reniflé une odeur s'appelle la réaction de Flehmen, un mécanisme sensoriel et non une grimace de dégoût.
- Cette mimique dirige l'air vers l'organe voméronasal, situé derrière les incisives, qui détecte les phéromones invisibles à la truffe.
- Les phéromones renseignent sur le statut reproducteur, le territoire ou la présence d'autres animaux, d'où une réaction plus fréquente chez les chats non stérilisés.
Ce drôle d’air bouche entrouverte : la réaction de Flehmen décryptée
Ce comportement porte un nom précis en éthologie : la réaction de Flehmen. Elle doit son appellation au physiologiste danois Ludwig Jacobson, dont les travaux ont permis de comprendre ce réflexe commun à de nombreux mammifères, du cheval au tigre en passant par le chat domestique. Concrètement, l’animal entrouvre la bouche, retrousse légèrement les babines et semble figé quelques secondes, comme absorbé dans une intense concentration. L’air ambiant est alors inhalé différemment, sans passer uniquement par les narines. Ce n’est donc pas une expression de mécontentement mais un outil d’analyse olfactive à part entière. Les chaussures, justement, sont une cible de choix pour ce comportement : elles concentrent sueur, phéromones d’autres animaux croisés dans la rue, et toutes sortes de traces chimiques invisibles pour l’humain.
L’organe voméronasal, un second nez caché sous le palais
Pour comprendre cette mimique, il faut s’intéresser à un organe méconnu : l’organe voméronasal, aussi appelé organe de Jacobson. Situé juste derrière les incisives supérieures, au niveau du palais, il communique avec la cavité buccale par deux petits canaux. Cette mimique, appelée réaction de Flehmen, sert justement à diriger l’air vers cet organe voméronasal dissimulé sous le palais, permettant ainsi d’analyser des phéromones complexes que la truffe ne peut pas détecter. Autrement dit, le chat ne se contente pas de sentir avec son nez classique : il aspire littéralement les molécules odorantes vers un second système sensoriel, dédié exclusivement au décryptage des messages chimiques laissés par ses congénères ou par d’autres animaux. Cet organe est relié à une zone cérébrale distincte de celle qui traite les odeurs habituelles, ce qui explique pourquoi la réaction de Flehmen ressemble davantage à un moment de réflexion qu’à une simple inhalation.
Pourquoi les phéromones échappent totalement à la truffe du chat
La truffe du chat est un capteur remarquable, capable de distinguer des milliers de composés volatils. Mais elle reste limitée face aux phéromones, ces messagers chimiques beaucoup plus lourds et complexes que les odeurs classiques. Les phéromones véhiculent des informations précises : statut reproducteur, territoire marqué, présence d’un autre félin, voire état émotionnel d’un congénère. Ces molécules nécessitent un système de détection spécifique, incapable de fonctionner via les récepteurs nasaux habituels. C’est tout l’intérêt de l’organe voméronasal, taillé pour cette tâche. Quand un chat renifle une chaussure portée en extérieur, il capte probablement les traces chimiques laissées par un autre animal, voire par un humain inconnu. La réaction de Flehmen lui permet alors d’approfondir cette analyse, un peu comme s’il basculait sur un mode de lecture plus précis. Ce comportement explique aussi pourquoi les chats non stérilisés l’affichent plus fréquemment, les phéromones sexuelles étant particulièrement riches en informations à décoder.
Loin d’une grimace de dégoût, cette mimique révèle donc un processus sensoriel fascinant, hérité de millions d’années d’évolution. La prochaine fois qu’un chat affichera cet air absorbé après avoir inspecté une paire de chaussures, il ne sera pas question de mauvaise odeur, mais bien d’une véritable séance de décryptage chimique, invisible à l’œil humain et totalement étrangère à notre propre perception du monde.

