Oui, des tardigrades ont survécu à une exposition directe au vide spatial. C’était en septembre 2007, lors de l’expérience TARDIS de l’Agence spatiale européenne (ESA), embarquée sur la mission russe FOTON-M3. Une part importante des individus déshydratés a supporté dix jours de vide en orbite basse, mais dès que le rayonnement ultraviolet solaire non filtré s’en mêle, presque tous meurent. Quant aux tardigrades déposés sur la Lune en 2019 par la sonde Beresheet, aucune preuve ne dit qu’ils aient survécu à l’impact. Entre ces deux affirmations, il y a tout l’écart entre un résultat publié et une rumeur persistante.
TARDIS en 2007 : le premier animal exposé au vide spatial
Avant 2007, on savait les tardigrades capables de résister au vide en laboratoire, à la dessiccation, aux températures extrêmes. Personne ne les avait encore posés à l’extérieur d’un engin, face au Soleil. L’étude de Jönsson et ses collègues, parue dans Current Biology en 2008 sous le titre « Tardigrades survive exposure to space in low Earth orbit », a comblé ce vide, au sens propre. C’est la référence primaire sur laquelle s’appuie tout ce qui suit.
Le protocole de la mission FOTON-M3
FOTON-M3 est une capsule récupérable lancée depuis Baïkonour le 14 septembre 2007 par un lanceur Soyouz. Elle a évolué en orbite basse, à quelque 270 kilomètres d’altitude, pendant environ douze jours. Les tardigrades, eux, sont restés exposés environ dix jours, fixés dans un dispositif externe qui laissait passer ou bloquait différentes portions du spectre solaire.
Le plan expérimental était simple dans son principe. Certains échantillons n’étaient soumis qu’au vide et au rayonnement cosmique, à l’abri de la lumière. D’autres recevaient en plus des ultraviolets, avec plusieurs niveaux de filtrage, jusqu’au spectre solaire intégral, UVC compris, que l’atmosphère terrestre arrête normalement. Des lots témoins étaient restés au sol. À l’atterrissage, les animaux ont été réhydratés en laboratoire, puis observés : reprise de mouvement, survie dans les jours suivants, ponte et éclosion des œufs.
Deux espèces ont participé : Milnesium tardigradum et Richtersius coronifer. Toutes étaient en cryptobiose, c’est-à-dire en « tun », la forme contractée et déshydratée où le métabolisme est quasi arrêté. Ce point conditionne tout le reste (le mécanisme est détaillé dans l’article sur la cryptobiose et survie extrême).
Résultats chiffrés : vide seul contre vide plus UV
Côté vide et rayonnement cosmique seuls, le bilan est net. Plus de 68 % des animaux protégés des UV ont repris une activité dans les trente minutes suivant la réhydratation, avec une survie du même ordre que celle des témoins restés au sol. La mortalité à plus long terme est restée élevée chez une partie d’entre eux, mais plusieurs survivants ont pondu des œufs viables. L’exposition au vide, en elle-même, n’est donc pas le facteur létal.
Côté UV, c’est l’inverse. Sous le spectre solaire complet, la survie s’effondre : seuls trois individus de Milnesium tardigradum ont été retrouvés vivants. Les filtres qui bloquent les UV les plus agressifs permettaient une survie nettement meilleure, signe que ce sont les courtes longueurs d’onde qui font le dégât. Richtersius coronifer s’en sort moins bien que sa cousine dans ces conditions. Le titre de l’étude dit « survivent », pas « résistent à tout ».
STS-134, puis Beresheet : deux épisodes au statut très différent
En mai 2011, la navette Endeavour (mission STS-134) a emporté une seconde série de tardigrades. Une équipe italienne, dans le cadre du projet TARSE, y a envoyé des individus secs de l’espèce Paramacrobiotus richtersi, restés dans l’habitacle pendant près de seize jours. Ils subissaient la microgravité et le rayonnement en vol, mais ni vide ni UV solaires. Les résultats, publiés en 2015 dans BioMed Research International, montrent une survie comparable à celle des témoins au sol, sans signe clair de dommage oxydatif supplémentaire. C’est un résultat utile, mais bien moins spectaculaire que TARDIS, ce qui explique qu’on en parle peu.
Ce que l’Arch Mission Foundation a réellement envoyé
Avril 2019. La sonde israélienne Beresheet, portée par l’organisation SpaceIL, tente de se poser sur la Lune. Elle transporte la Lunar Library de l’Arch Mission Foundation : des disques de nickel gravés d’une masse d’archives numériques (de l’ordre de trente millions de pages), des échantillons d’ADN humain et des tardigrades déshydratés, noyés dans une résine. Cette présence est documentée par la fondation elle-même. En revanche, l’espèce n’a pas fait l’objet d’une publication scientifique, et aucun protocole de survie n’accompagnait la charge.
Le 11 avril 2019, un problème de moteur a empêché le freinage final. Beresheet s’est écrasée sur la surface lunaire.
Pourquoi les tardigrades n’ont probablement pas survécu
Le mot « probablement » est ici honnête, car personne n’est allé voir. Aucune charge n’a été récupérée, aucun tardigrade n’a été réhydraté, aucune mesure n’a été publiée. Dire qu’ils sont « vivants sur la Lune » ne repose sur rien. Dire qu’ils sont tous morts n’est pas démontré non plus.
Quelques éléments plaident pourtant pour la mort. Les débris de l’engin ont pu être dispersés, ce qui expose la résine et son contenu aux UV solaires non filtrés, l’agent même qui avait décimé les animaux de TARDIS. Et à supposer qu’un tun ait résisté, il n’y a ni eau ni nourriture sur place pour le réveiller. Un animal en pause n’est pas un animal vivant au sens de la reproduction.
Le choc, lui, n’est pas forcément le coupable. En 2021, Alejandra Traspas et Mark Burchell ont tiré des tardigrades congelés sur une cible à l’aide d’un canon à gaz. Dans la revue Astrobiology, ils rapportent des survivants jusqu’à environ 900 mètres par seconde, au-delà desquels les animaux sont détruits. Beresheet est arrivée bien en dessous de cette vitesse. Reste que ce test porte sur des animaux en laboratoire, pas sur une charge dans un cratère lunaire, et qu’il ne répond pas à la question des UV ni du devenir des débris.
Anhydrobiose, limites et mythes : où s’arrête la résistance
La survie observée en 2007 ne tient pas à un organisme blindé, mais à un état. L’anhydrobiose, la forme de cryptobiose liée à la perte d’eau, ramène le corps à une fraction de son volume, bloque le métabolisme et protège les structures cellulaires. Un tardigrade hydraté et actif, placé dans le vide, ne tiendrait pas. Pour le fonctionnement détaillé, la page consacrée au tardigrade cryptobiose reste la référence du cocon.
Ce que le vide n’endommage guère, c’est un tun déjà sec : l’absence de pression n’a plus d’eau à faire bouillir. Ce qu’il abîme, c’est tout ce qui exige des molécules intactes. Les UV courts cassent l’ADN et les protéines plus vite que les mécanismes de réparation ne peuvent suivre, une fois l’animal réveillé. Les survivants de 2007 avaient d’ailleurs un taux de mortalité différé élevé, ce que les titres de presse ont rarement retenu.
Sur le plan visuel, ces animaux mesurent de l’ordre d’un demi-millimètre, ce qui rend leur manipulation et leur comptage délicats après un vol (voir la page taille et observation au microscope).
Premier mythe : « les tardigrades sont increvables dans l’espace ». Faux. Ils survivent au vide quand ils sont secs, et très mal aux UV solaires complets. La résistance dépend de l’état physiologique et du type d’agression, pas d’une invulnérabilité générale.
Second mythe : « ils pourraient coloniser la Lune ». Survivre quelques jours en tun n’est pas vivre, se nourrir et se reproduire. Il faudrait de l’eau liquide, une source d’énergie et une protection contre les UV, et le sol lunaire n’offre rien de tout cela. Les chercheurs impliqués dans ces travaux ne revendiquent d’ailleurs aucune colonisation : leur sujet est la tolérance, pas l’implantation.
Enfin, les tardigrades ne sont pas les seuls à avoir passé l’épreuve. Des lichens, des bactéries sporulées et des larves d’insectes desséchées ont aussi été exposés en orbite avec des résultats variables. Le tardigrade est simplement le premier animal pluricellulaire à avoir été testé ainsi, ce qui explique sa notoriété.
Tableau récapitulatif et portée pour l’astrobiologie
| Mission | Date | Organisme porteur | Espèces | Conditions | Résultat |
|---|---|---|---|---|---|
| FOTON-M3 (TARDIS) | Septembre 2007, environ 10 jours d’exposition | ESA, capsule russe | Milnesium tardigradum, Richtersius coronifer | Vide + rayonnement cosmique, sans UV | Plus de 68 % réanimés en 30 minutes, ponte viable chez des survivants |
| FOTON-M3 (TARDIS) | Septembre 2007 | ESA, capsule russe | Mêmes espèces | Vide + UV solaires complets | Survie très faible : 3 individus de M. tardigradum |
| STS-134 (TARSE) | Mai-juin 2011, environ 16 jours | Équipe italienne, navette NASA | Paramacrobiotus richtersi | Dans l’habitacle : microgravité et rayonnement | Survie comparable aux témoins au sol |
| Beresheet (Lunar Library) | Avril 2019 | SpaceIL, Arch Mission Foundation | Non précisée publiquement | Crash lunaire | Aucune donnée, survie non vérifiée |
Pour l’astrobiologie, ces essais servent de borne. Si un animal complexe supporte dix jours de vide quand il est sec, alors la panspermie (le transport de formes de vie d’un corps à un autre) devient un scénario testable plutôt qu’une simple spéculation. Mais les UV qui ont tué presque tous les sujets de 2007 rappellent que la protection, par une roche ou une croûte de glace, compte autant que la robustesse biologique.
Ce que cette page ne couvre pas
Le détail des mécanismes moléculaires de la cryptobiose, l’anatomie et la reproduction du tardigrade relèvent d’autres pages du cocon. Cette fiche s’en tient aux expériences d’exposition spatiale et à leurs chiffres. Pour replacer ces résultats dans une comparaison plus large, la page sur les animal record trait physique le plus etonnant montre comment ces performances se mesurent et se comparent.
Un dernier chiffre pour garder la mesure : à 270 kilomètres d’altitude, FOTON-M3 restait en grande partie protégée par la magnétosphère terrestre. Les tardigrades de 2007 n’ont donc pas connu les radiations de l’espace profond, et rien ne dit encore comment ils les supporteraient pendant des mois. Pour aller plus loin, relisez les fiches sur la cryptobiose et la survie extrême : elles donnent les valeurs de tolérance mesurées au sol, à confronter à ce que l’orbite a réellement testé.

