« J’ai fait détruire le renard qui tournait autour de mes prairies » : personne ne m’avait dit combien de campagnols il avalait chaque année à ma place

Ce cultivateur du Doubs pensait bien faire. Le renard rôdait trop près de ses prairies, alors il a demandé au lieutenant de louveterie de s’en occuper. Quelques mois plus tard, ses parcelles se sont couvertes de trous, l’herbe a jauni par plaques, et le rendement en fourrage a chuté. Ce que personne ne lui avait expliqué : ce renard mangeait, à sa place, plusieurs milliers de campagnols chaque année.

À retenir

  • Pourquoi cet agriculteur regrette profondément la destruction du renard qu’il a ordonné
  • Le calcul exact : combien de rongeurs ce prédateur éliminait gratuitement chaque année
  • Ce que révèlent les études régionales sur le vrai service écologique du renard roux

Un statut juridique qui autorise sa destruction presque partout et toute l’année

Le renard roux appartient au deuxième groupe des ESOD, les « espèces susceptibles d’occasionner des dégâts », aux côtés de la fouine, de la martre, de la belette, du corbeau freux, de la corneille noire, de la pie bavarde, du geai des chênes et de l’étourneau sansonnet. Ce groupe fixé au niveau départemental concerne les espèces d’animaux indigènes qui causent des dégâts localisés. Concrètement, cela veut dire quoi pour un exploitant agricole ? Ces espèces sont chassées, détruites par tir ou piégeage, toute l’année, en dehors même des périodes d’ouverture de la chasse classique.

La liste n’est pas figée une fois pour toutes. Elle est établie par arrêté ministériel, sur proposition du préfet, pour une période de trois ans. L’arrêté du 3 août 2023 arrive justement à échéance cet été, et une nouvelle consultation publique a été ouverte pour la période 2026-2029. Le projet d’arrêté prévoit le maintien du classement de neuf espèces sauvages sur la liste nationale des ESOD, ce qui, selon les associations de protection de la nature, autoriserait pendant trois ans encore des mesures de destruction sur de vastes territoires, parfois sans limite réelle ni justification suffisante. Résultat sur le terrain : le renard roux est actuellement classé ESOD dans 88 départements, ce qui conduit à la destruction estimée de 500 000 à 1 million d’individus chaque année. Un chiffre vertigineux, presque autant que d’habitants dans une grande métropole française, éliminé chaque année sur simple présomption de nuisance.

Le chiffre que les agriculteurs découvrent trop tard

Voilà où le bât blesse. Le classement ESOD repose sur l’idée que le renard cause des dégâts, mais il rend surtout un service massif que peu d’exploitants mesurent avant de faire appel à la régulation. Le régime alimentaire du renard roux est composé d’environ 75 à 85 % de petits rongeurs, et un individu consomme entre 4000 et 6000 rongeurs par an. D’autres études régionales confirment l’ordre de grandeur : en Franche-Comté, les estimations tournent autour de 5000 à 6500 campagnols annuels, tandis qu’une synthèse portant sur l’Ain avance qu’un renard adulte consomme environ 5000 campagnols et autres petits rongeurs par an. Une étude plus détaillée, citée par le collectif renard du Doubs, va jusqu’à décomposer ce régime : un renard consomme environ 5290 campagnols des champs et 230 campagnols terrestres par an, ce qui représente une valeur à 1400 euros par renard et par an.

Les fourchettes varient selon les études et les territoires, c’est normal, un renard qui chasse dans une vallée à campagnol terrestre ne mange pas comme un renard de plaine céréalière. Mais l’ordre de grandeur reste constant : plusieurs milliers de rongeurs par renard et par an. Certaines synthèses plus prudentes évoquent 1500 à 3000 campagnols par an, d’autres montent jusqu’à plus de 6000 rongeurs, toutes espèces confondues, campagnols et mulots compris. Dans tous les cas, ce travail de prédation se traduit en argent sonnant et trébuchant pour l’éleveur : des économies de fourrage et une réduction des dégâts sur les prairies, chiffrées entre environ 1000 et 2000 euros par renard et par an selon les études.

Ce que coûte réellement une pullulation de campagnols

Un campagnol isolé, ce n’est rien. Une prairie envahie, c’est une autre histoire. Avec une consommation quotidienne équivalente à deux fois son poids, le campagnol est un ravageur majeur des cultures, dévorant céréales, légumineuses, betteraves et racines de jeunes arbres fruitiers. Quand la population explose, sans prédateur pour la contenir, la facture grimpe vite. Le collectif du Doubs détaille les postes de dépenses qu’un éleveur doit alors assumer : la remise en état des prairies, l’achat supplémentaire d’engrais, l’achat de compléments alimentaires et les charges vétérinaires. Autant de coûts que le renard, en silence, évitait jusque-là.

Il y a aussi un bénéfice moins visible, presque anecdotique jusqu’à ce qu’on tombe malade. La maladie de Lyme est une maladie infectieuse dont les micromammifères, campagnols, mulots, souris, sont les premiers hôtes réservoirs. En régulant ces populations, le renard contribue notamment à limiter la propagation de la maladie de Lyme en réduisant le réservoir de tiques infectées. Un rôle sanitaire dont on parle peu quand on discute de la présence d’un terrier au bord d’un champ.

Un débat qui reste loin d’être tranché

Faut-il pour autant présenter le renard comme un service public gratuit et sans revers ? Certains chercheurs et professionnels du monde agricole nuancent. Les études de long terme montrent que le facteur déterminant pour les populations de petit gibier reste la qualité de l’habitat, intensification agricole, disparition des haies, fréquentation touristique, dérangement, et là où les milieux sont restaurés, les populations se rétablissent même en présence de renards non chassés. tuer le renard ne règle rien si les haies ont disparu et si les prairies sont surexploitées.

Reste que la régulation, quand un individu est retiré du territoire, ne fait souvent que déplacer le problème. Dès lors qu’un individu est éliminé, il est aussi vite remplacé, la ressource alimentaire disponible attirant rapidement un nouveau prétendant sur le terrier laissé vacant. Avant de demander la destruction du renard qui rôde près des prairies, mieux vaut peut-être compter d’abord les campagnols qu’il croque, plutôt que les poules qu’il pourrait un jour convoiter.

Written by La rédaction

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