Sur son dossier, agrafée au coin, il y avait une photo prise au flash, trop sombre, où l’on distinguait à peine deux billes vertes dans une masse noire indistincte. Le chaton roux que j’étais venue voir, lui, souriait presque sur son cliché : poil brillant, poses léchées, la totale. Et pourtant, c’est le chat noir du fond de la pièce, adulte, invisible sur les réseaux sociaux du refuge depuis des mois, que j’ai fini par prendre dans mes bras. La bénévole avait glissé un mot sur son dossier, discret : « ici depuis 11 mois ». Ce chiffre a tout changé.
À retenir
- Pourquoi les refuges allemands sont unanimes : 48% d’entre eux confirment placer les chats noirs plus difficilement
- Ce détail photographique qui change tout et que les refuges commencent à peine à corriger
- La personnalité de Réglisse révèle l’absurdité : les adoptants choisissent d’abord une couleur, pas un caractère
Un phénomène connu de tous les refuges, mais rarement chiffré
Ce que j’ai vécu ce jour-là n’a rien d’anecdotique. Dans les refuges français, le constat revient partout, presque mot pour mot. Les chats noirs souffrent toujours de préjugés au sujet de leur couleur, ce qui se traduit par un plus faible taux d’adoption en familles d’accueil et refuges. À la SPA de Quimper, la responsable du refuge est catégorique : ce sont toujours les derniers à trouver une famille, ils restent en général plusieurs mois parmi nous, voire un an ou deux, les chats tricolores ou siamois étant souvent préférés aux noirs.
Le phénomène a même un nom outre-Atlantique. Dans les refuges de protection animale des Etats-Unis on évoque le « syndrome du chien noir », et à cause de la couleur de leur robe, ces animaux ont davantage de difficulté que d’autres dans le parcours de l’adoption. Une association française spécialisée dans les adoptions parle d’un écart qui se compte presque en simple ou double : les chiens et chats noirs attendent en moyenne deux fois plus longtemps que les autres avant de trouver une famille d’adoption. En Allemagne, une étude menée directement auprès des structures d’accueil confirme l’ampleur du problème : 48% des refuges confirment avoir plus de difficultés à placer les chats au pelage noir, et la moitié d’entre eux citent la superstition comme cause principale. Le tiers restant pointe un problème plus terre à terre, presque trivial en apparence : l’esthétique. Près d’un tiers mettent aussi en avant l’aspect esthétique, laissant penser que de nombreuses personnes trouvent les chats de cette couleur moins beaux que les autres.
Le problème n’est pas seulement dans la tête des adoptants
Ce qui m’a frappée, dans ce que la bénévole m’a montré ce jour-là, c’est qu’elle avait pris son téléphone pour reprendre la photo du chat noir en pleine lumière, près de la fenêtre. Un détail qui n’en est pas un. Des chercheurs se sont penchés précisément sur cette question du côté canadien. Ils appellent ce phénomène le préjugé contre les chats noirs, un phénomène qui désavantagerait les félins au pelage sombre, et certains chercheurs ont avancé le fait que le pelage noir rend les félins plus difficiles à photographier. Une étude américaine citée dans ces mêmes travaux va plus loin encore en reliant deux traits de caractère chez les adoptants potentiels : l’étude des chercheurs de l’Université de Denton conclut aussi qu’il existe un lien entre le fait d’être superstitieux et le fait d’avoir un préjugé contre les chats noirs. Fait intéressant, la religion ou d’autres formes de préjugés n’entrent pas en ligne de compte, selon cette même recherche.
La fondation espagnole Affinity, référence en matière de bien-être animal, confirme que le biais lié à la couleur ne relève pas d’une simple impression de terrain mais s’appuie sur plusieurs travaux scientifiques croisés : plusieurs études suggèrent que la couleur n’est pas importante dans le choix d’un animal de compagnie dans un refuge, mais la réalité est que les chats noirs et bruns sont moins adoptés que ceux ayant un pelage plus clair, qu’ils soient blancs, colourpoint ou gris. Et même une fois adoptés, le calvaire administratif et affectif ne s’arrête pas immédiatement : même s’ils finissent par être adoptés, ils restent souvent plus longtemps en refuge avant que quelqu’un les choisisse, même lorsqu’il s’agit de chatons. La cause technique, documentée depuis longtemps par les associations, tient en une phrase simple. De nombreux refuges s’appuient sur des photos téléchargées en ligne pour annoncer les animaux qu’ils ont recueillis, et les animaux à fourrure noire sont désavantagés du fait des problèmes associés à leur représentation.
Ce que la bénévole m’a réellement montré
Sur le dossier, il n’y avait pas que des dates. Il y avait aussi une note manuscrite : « adore les genoux, ronronne dès qu’on le touche ». La bénévole a insisté sur un point que les chiffres allemands confirment eux aussi : la personnalité de l’animal ne dépend jamais de la mélanine de son poil. Les bénévoles de terrain le répètent depuis des années sans être toujours entendus. D’après certaines statistiques, un chat noir reste deux fois plus de temps qu’un autre dans les refuges, pourtant la couleur du pelage n’influence pas la personnalité de l’animal. Une autre bénévole citée dans un reportage résume l’absurdité de la situation avec un aparté qui pourrait faire sourire s’il n’était pas si révélateur : les adoptants devraient plutôt se focaliser sur les caractères, si l’animal est câlin ou sauvage, s’il est prêt à vivre en appartement, mais ils préfèrent choisir d’abord une couleur.
Certains refuges commencent à réagir concrètement plutôt que de subir. Des campagnes de sensibilisation type « journée du chat noir » chaque 17 août, des séances photo professionnelles réalisées en pleine lumière naturelle plutôt qu’au flash d’un smartphone, des mises en avant systématiques des chats à fourrure sombre sur les réseaux : les leviers existent et fonctionnent, à condition d’être appliqués. Une bénévole nîmoise notait déjà un frémissement encourageant il y a quelques années : certains visiteurs demandent expressément à adopter un chat noir parce qu’ils savent que ce sont les laissés pour compte.
Mon chat noir s’appelle Réglisse aujourd’hui. Il dort sur le radiateur, ignore royalement les jouets hors de prix et vient réclamer ses croquettes à 6h15 pile, comme n’importe quel autre chat sur cette planète. La prochaine fois que vous passerez devant la cage du fond, celle où la photo est un peu ratée et où personne ne s’arrête, prenez trente secondes de plus. Demandez à voir le dossier complet, pas seulement la vignette Instagram. C’est souvent là, dans les notes manuscrites d’un bénévole qui connaît l’animal depuis des mois, que se cache la vraie photo de profil.
Sources : secondechance.org | francebleu.fr
